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mardi, juin 28, 2022

Précipitation, impérialisme… cinq causes de la débâcle américaine en Afghanistan

INTERVIEW

Les chiffres sont à la hauteur de la chute. En vingt ans de guerre en Afghanistan, les Etats-Unis ont dépensé quelque 2.000 milliards de dollars. Aujourd’hui, ils se retirent, comme toutes les puissances occidentales présentes, d’un pays repris en main par les talibans. Un échec cuisant mais prévisible, selon Gaïdz Minassian. Le journaliste au Monde, auteur des Sentiers de la victoire : peut-on encore gagner une guerre ? (éd. Passé composé, 2020) revient sur Europe 1 sur les quatre principales causes de cette défaite.

Une absence de réflexion au départ

Les moyens déployés, impressionnants, n’y ont rien fait. Les Etats-Unis quittent l’Afghanistan alors que le pays est en proie au chaos. Les talibans, censément battus lors du déclenchement de la guerre en 2001, ont repris le contrôle de la quasi totalité du territoire. C’est que, comme l’explique Gaïdz Minassian, « la victoire ne dépend pas de l’investissement financier, matériel et humain ». « Elle dépend au départ d’une réflexion qui doit être à la hauteur de l’enjeu. Et apparemment, l’opération a été mal ficelée, dans la précipitation, puisqu’on sait très bien que c’était lié aux attentats du 11 septembre. »

Pour le spécialiste, « le fait qu’on ne tienne pas compte de l’Histoire, des leçons de l’Histoire » prédisait une défaite. Et Gaïdz Minassian de prendre l’exemple d’Hector, héros troyen dans l’Ilyade d’Homère, comme celui à suivre. « Il est le porteur d’une éthique de l’humilité. Là, on est dans l’inverse. Les puissances ne pensent que par l’usage de la force, l’hubris. » Elles feraient mieux, selon lui, « d’écouter davantage le militaire ». « Le militaire est tout de suite plus prudent que le politique. Le politique regarde la montre électorale, quand le militaire va s’occuper du terrain. » 

Une guerre sur deux fronts

L’autre péché (presque) originel de la guerre en Afghanistan est, bien sûr, celui de la guerre sur deux fronts. En 2003, lorsque le président américain George W. Bush déclare la guerre à l’Irak, celle en Afghanistan dure donc depuis deux ans. « On sait depuis au moins Napoléon qu’une guerre sur deux fronts a de fortes chances de déboucher sur une débâcle », note Gaïdz Minassian.

L’incapacité à stabiliser…

L’auteur des Sentiers de la victoire analyse ensuite les quatre opérations incontournables d’une guerre. La prévention (« attention je vais intervenir »), la coercition (« j’interviens avec les gros moyens »), la stabilisation (« on nettoie les foyers de résistance et de tension ») et la normalisation. Or, les puissances occidentales en général, et les Etats-Unis en Afghanistan en particulier, « ont du mal à passer de la deuxième à la troisième » opération. « On peut renverser un régime mais on a du mal à stabiliser derrière. » 

… et à assurer une victoire pleine et entière

Par ailleurs, les Etats-Unis n’ont pas veillé à s’assurer une victoire complète. « Il y a des victoires militaires, mais ce n’est pas pour autant qu’on peut vraiment parler de victoire », estime Gaïdz Minassian. Selon lui, remplir des objectifs de guerre ne suffit pas. Encore faut-il « faire une paix inclusive, juste et de réconciliation avec votre ennemi », ce qui n’a pas du tout été le cas en Afghanistan. « Et en cas de nouveau litige, pas de recours à la force ». 

Le modèle classique de « vraie » victoire est celui de 1945, les Alliés contre les Japonais et les Allemands. L’anti-modèle est celui de 1918 où, au contraire, les vainqueurs avaient cherché à humilier l’Allemagne, faisant ainsi le lit de la Seconde Guerre mondiale. « Tant qu’on aura comme moteur de réflexion l’humiliation et pas l’humilité, on sera dans cette configuration d’une guerre inachevée, d’une victoire totalement fragile », prévient le journaliste.

Une guerre impérialiste contre une population

Enfin, la guerre en Afghanistan, comme de nombreuses guerres contemporaines, est selon Gaïdz Minassian un « fait social total ». Autrement dit, « les guerres sont menées à l’intérieur d’une population ». Celle contre les talibans par exemple, « se déroule sur l’idée que l’ennemi jouit d’une assise sociale », de soutiens dans la société civile afghane. « Et on ne peut pas faire la guerre contre un peuple, on ne peut pas impunément occuper un territoire, quel qu’il soit, quelle que soit la puissance occupante. »

Cette guerre en Afghanistan repose, poursuit le journaliste, sur une « confrontation invisible à l’œil nu mais qui est là, puissante, sourde », entre « un mémoriel impérial », c’est-à-dire les puissances qui ont ou ont eu un régime politique impérialiste, et « le mémoriel des humiliés ». « Tant que le premier imposera aux seconds sa façon de voir, on aura des guerres. C’est là-dessus qu’il faut travailler », pointe Gaïdz Minassian, reprenant alors son parallèle avec Hector, le héros troyen, qui ne faisait la guerre qu’en mesurant soigneusement les conséquences… et était capable d’y renoncer. Finalement, selon lui, en 2003, « Jacques Chirac s’est comporté comme un Hector des temps modernes » en refusant de soutenir les Etats-Unis dans leur guerre contre l’Irak.

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